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Quels obstacles et accès au numérique pour les 60 ans et plus ?

Dans un monde où les démarches administratives et les échanges se font de plus en plus, si ce n’est exclusivement, par voie numérique, comment les 60 ans et plus s’y adaptent-ils ? L’usage de ces outils n’est pas homogène au sein de cette tranche d’âge et les difficultés rencontrées ne sont pas les mêmes selon les profils.

Entretien avec Vincent Caradec, chercheur en délégation à l’Ined et professeur de sociologie à l’université de Lille.

Comment connaît-on les usages numériques des plus de 60 ans ?

On connaît ces usages, d’une part, grâce à des enquêtes quantitatives, comme le baromètre du numérique du Credoc ou l’enquête TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) de l’Insee, réalisée annuellement depuis 2007. D’autre part, on dispose de corpus d’entretiens, comme par exemple celui qui est issu de la recherche ANR Elvis (Etude Longitudinale sur le Vieillissement et les Inégalités Sociales). Ce corpus comprend 120 entretiens réalisés, en 2022, dans sept territoires métropolitains contrastés, avec des personnes appartenant à trois générations (1955-1959, 1945-1949, 1935-1939) et aux profils socio-démographiques variés. 

Observe-t-on des inégalités dans ces tranches d'âge selon les milieux sociaux et les profils, et de quel ordre sont ces différences ?

C’est un point, en effet, très important car les discours tendent souvent à homogénéiser la population âgée. Or, il existe de fortes inégalités dans les usages, qui sont associées aux déterminants sociaux classiques. Ainsi, d’après l’enquête TIC de 2021, 67 % des 60 ans et plus ont utilisé internet au cours des trois derniers mois. Mais ce taux varie fortement en fonction d’un certain nombre de variables socio-démographiques classiques : il est plus faible pour les générations les plus anciennes ; il augmente avec le niveau d’études ; il est plus élevé pour les anciens cadres (91%) et anciennes professions intermédiaires (80%) que pour les anciens employés (64%), qui eux-mêmes utilisent davantage internet que les anciens ouvriers (50%) et agriculteurs (38%). Ces différences entre milieux sociaux s’expliquent notamment par la socialisation professionnelle au numérique, qui est variable selon la génération et le métier exercé : cette socialisation a concerné bien davantage les cadres et professions intermédiaires que les ouvriers, pour qui la socialisation professionnelle au numérique a été souvent inexistante et pour qui l’ordinateur renvoie à un univers étranger, le monde des « bureaux ».

Et qu’en est-il pour les différences entre hommes et femmes âgées ?

Quantitativement, la différence est moins nette pour le genre :  68% des hommes de 60 ans et plus et 65% des femmes de 60 ans et plus ont utilisé internet au cours des 3 derniers mois. Cette faible différence tient d’abord au fait que la socialisation professionnelle au numérique n’est pas si défavorable aux femmes. Certes, dans ces générations, une partie des femmes sont restées au foyer et les hommes cadres ont été plus nombreux que les femmes cadres. Mais, dans le même temps, la socialisation professionnelle au numérique a concerné davantage les femmes employées, en particulier les employées sur des postes administratifs, que les hommes ouvriers. 

Par ailleurs, il existe une autre voie de socialisation au numérique : la socialisation familiale, qui profite plus particulièrement aux femmes, sur qui repose le maintien des liens familiaux. 

Cette socialisation, qui continue à s’opérer après la retraite, met en jeu un double mécanisme : la socialisation par les proches familiaux, qui jouent le rôle de médiateurs entre les technologies numériques et leurs aînés en encourageant et en accompagnant leur équipement et leurs usages ; la socialisation pour les proches familiaux, qui constituent alors une motivation pour s’initier au numérique afin de rester en lien avec eux. 

Que se passe-t-il pour celles et ceux qui sont éloignés du numérique ?

Celles et ceux qui sont éloignés du numérique renoncent à certaines démarches, les réalisent autrement (en se rendant par exemple à un guichet physique, quand cela est possible) ou les délèguent à une tierce personne. Celle-ci est souvent un membre de la famille. Mais, lorsque les proches sont peu disponibles (éloignement géographique, conflits familiaux), cette délégation peut aussi se faire auprès d’autres personnes, comme une aide à domicile, un agent public (dont la fonction peut être ou non dédiée à l’aide aux usages) ou encore un professionnel rémunéré.

Sur le plan pratique, ces aides – lorsqu’il est possible de les solliciter – permettent aux personnes éloignées du numérique d’accéder à des services dont elles auraient été privées. Le recours à ces aides nécessite cependant de faire confiance et il produit une mise en dépendance. Et, sur le plan symbolique, ces aides ne parviennent pas à contrecarrer le sentiment assez répandu, chez ceux qui manquent de familiarité avec le numérique, d’être méprisés par une société qui leur impose d’avoir recours à des technologies qu’ils ne maîtrisent pas.
 

Caradec Vincent, Petite Ségolène, Chamahian Aline, Colas Sophie, « La population âgée et les aides aux usages du numérique . Une analyse en termes de capital numérique et de réseaux d'aide », Lien Social et Politiques, n°94, 2025, p.156-174

Colas Sophie, Caradec Vincent, Petite Ségolène, Chamahian Aline, « Hommes et femmes âgés face au numérique. Des taux de pratiques proches, des socialisations différenciées », Gérontologie et Société, vol. 47, n° 177(3), p. 153-170