Intervenant : Romain Jaouen (chercheur associé au Centre d'Histoire de Science Po, chercheur postdoctoral à l'ENS de Lyon, UMR Triangle ou "Action, discours, pensée politique et économique"; discutant : Wilfried Rault (directeur de recherche à l'Ined)
L’histoire de l’homosexualité en France s’est longtemps construite autour du paradigme de la répression. Paris, capitale des réseaux et des rencontres masculines et féminines à l’échelle nationale, est à cet égard un lieu d’intense surveillance policière, dont les traces archivistiques ont été exploitées depuis deux décennies par les historien-nes. Dans ma thèse, je propose une autre lecture de ce matériau, qui met en valeur non simplement la criminalisation des comportements sexuels mais les multiples relations entre mondes homosexuels et régulateurs urbains. Par ce dernier terme, j’entends désigner, par-delà l’institution policière, l’ensemble des citadin-es qui, à titre individuel ou du fait de leur rôle dans l’encadrement de la vie quotidienne (police, concierges, hôtelier-es, commerçant-es) interviennent dans la régulation des comportements des autres. En parcourant des archives connues tout comme des documents inédits, j’explore les interactions quotidiennes, parfois surprenantes, entre ces dernier-ères et les acteur-ices des mondes homosexuels, au cours desquelles sont négociées les limites de l’acceptable en matière de genre et de sexualité dans l’espace urbain. J’aborde pour cela tous les lieux de la vie quotidienne, du domicile privé à l’espace public, en passant par les bains de vapeur, salles de cinéma, bars et discothèques. Derrière les interactions, ce sont les évaluations morales et les registres normatifs sous-tendant la régulation sexuelle à l’ère des « bonnes mœurs » qui sont interrogés, ainsi que les stratégies des personnes menant une vie sentimentale et sexuelle hétérodoxe en amont de la « révolution sexuelle » et du temps du coming out.